Masterclass de Guillaume Gallienne à Sciences Po

linsolent Guillaume Gallienne Ward Ivan Rafik pour M Le magazine du Monde

Guillaume Gallienne Ward Ivan Rafik pour M Le magazine du Monde

Acteur hors pair, drôle et attachant, Guillaume Gallienne multiplie les récompenses et les acclamations lors de la 39e cérémonie des César. Meilleur acteur, meilleur film, meilleure adaptation… son film « Les garçons et Guillaume, à table ! » adapté du théâtre lui vaut l’acclamation de la presse et du public. Après une interprétation brillante de Pierre Bergé dans « Yves Saint Laurent » de Jalil Lespert, il se prépare actuellement à jouer un rôle féminin à la Comédie-Française, celui de Lucrèce Borgia dans une mise en scène de Denis Podalydès, à partir du 24 mai 2014. Rencontre avec un comédien aussi polyvalent que talentueux.

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« T’es tellement pute, il faut que tu fasses de la politique »

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« Enfant, je faisais des sketchs pour me divertir, imprimer ma patte dans la famille. Le jour de la mort de ma cousine Alicia, un 24 décembre, je me suis dit ‘si la vie peut être aussi courte, alors il m’en faut plusieurs’. J’ai su alors que je voulais faire du théâtre. C’était une évidence. Comme tout le monde était dans le deuil, on ne m’a rien dit. On ne voulait pas me contrarier.

Mon père m’a dit « T’es tellement pute, il faut que tu fasses de la politique ». Ca m’intéressait à l’époque. J’étais en hypokhâgne, mais je ne voulais surtout pas avoir SciencesPo. Pendant le concours à Arcueil, je faisais des dessins. Je dessinais la ville de Florence en perspective. Le surveillant venait régulièrement voir l’évolution de mon dessin. J’ai fini par faire des études d’histoire à Nanterre, puis j’ai été au cours Florent jusqu’à ce que je rentre au Conservatoire. C’était particulier parce que j’étais un petit gosse de riche cliché. Ca a été assez long ; j’ai mis du temps à sortir la voix, à bouger. Je me suis vautré la première fois que j’ai présenté le Conservatoire. Je me souviens d’un conseil assez beau qu’on m’a donné : j’avais discuté avec François Florent, à qui j’expliquais qu’on me félicitait sur la précision de mon jeu et que j’en étais inquiet. Il m’a alors conseillé de travailler l’imprécis, l’improbable,… pour apprendre à surprendre. Daniel Mesguich, qui a été mon professeur, adorait ma précision, donc j’ai eu du mal à m’en défaire. Puis j’ai rencontré Claude Mathieu en jouant un tout petit rôle et je suis tombé amoureux. C’est à ce moment que j’ai compris qu’il fallait que j’apprenne à jouer avec le texte. C’est grâce à elle que je suis rentré à la Comédie-Française. »

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Le corps et la scène

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« Je ne suis pas si bien dans mon corps ; ce sont plus les rencontres qui importent et qui me permettent de faire ce que je fais. Le désir et la confiance de l’autre donnent des ailes. Il y a des metteurs en scène très séduisants qui vous emmènent très loin. A côté de ça, je me nourris de pas mal de textes et de poésie. Il y a des textes fondateurs comme L’argent de Péguy.

J’ai toujours eu besoin d’un cadre, quitte à m’en affranchir. J’ai besoin d’un rite, d’une tradition quitte à donner des coups de pieds dedans. Et j’ai toujours considéré la Comédie-Française comme une cathédrale. Entre le texte, le metteur en scène, les partenaires… tout ça me mobilise : on est responsable, tous ensemble, d’un acte qui va avoir lieu.

Mon père m’a transmis deux passions : la bouffe et la danse. Il m’a emmené très tôt voir des ballets. La danse m’aide énormément, c’est un art qui me permet d’inventer. Elle a conservé des techniques scéniques que le théâtre a un peu perdu. Je suis fasciné par certains danseurs, comme Sylvie Guillem. Je me rappelle de cette représentation où tout le monde l’observait, elle était dans son monde, avait son propre langage. Une réelle performance. Puis d’un coup, elle a cassé le « quatrième mur », elle a brisé la convention, elle n’était plus ce qu’on attendait d’une danseuse et a engagé tout le public avec elle. »

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« Si c’est pour lire du Proust avec une harpiste derrière, je suis trop jeune pour ça »

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Je ne suis pas du tout intéressé par la fin ; la fin, c’est la mort. Je vis avec mes morts, en permanence. Ca n’a rien de morbide. La mort, c’est un truc que je sens… Je ne suis pas intéressé par l’arrivée, le but. Je ne planifie absolument rien. J’ai appris à recevoir une rencontre, même là où ma curiosité ne m’emmenait pas a priori. Les gens qui me touchent le plus sont des gens qui ne banalisent pas, qui entendent ce qui est futile, qui sont à l’écoute du message second, au-delà de ce que le sens peut exprimer.

En fait, si je fais autant de choses, c’est dû à des rencontres : la Comédie-Française, c’est Claude Mathieu, par exemple. Quand on m’a proposé une carte blanche au théâtre, j’ai tout de suite dit « Si c’est pour lire du Proust avec une harpiste derrière, je suis trop jeune pour ça ». Puis j’ai pensé à cette idée que j’avais en tête et j’ai écrit « Les garçons et Guillaume, à table !« 

Puis j’ai également été contacté par Christelle Graillot, de la cellule repérage de Canal +. J’adore l’idée d’une « cellule de repérage ». Elle m’a proposé un programme court sur Canal. Je lui ai dit « Bah non ». Et elle a été très habile. Elle m’a dit « J’en étais sûre, évidemment… Vous êtes sociétaire de la Comédie-Française ». Et du coup, elle m’a ferré très facilement : je lui ai immédiatement proposé quelque chose de différent et on s’est rencontrés.

Adapter « Les garçons et Guillaume à table ! » au cinéma, c’était tout naturel. Je l’avais pensé comme un film dès le départ. Il y a quelque chose d’amusant que je déteste pourtant quand on tourne un film, ce sont les bonus de DVD. On vous dévoile les coulisses, tout le monde est au naturel… Mais il faut savoir une chose : s’il y a bien une personne qui sait quand il y a une caméra dans la pièce, c’est l’acteur ! Un making-of, c’est le neveu du producteur qui veut faire du cinéma et qui te demande à 9h du matin « Et là tu fais quoi ? » « Bah on me maquille ».

Pour ce qui est de la danse, c’est Nicolas Leriche qui m’a demandé de faire la dramaturgie pour Caligula. Puis je me suis demandé : « Mais pourquoi moi ? » et il m’a dit « Oh, pour plein de raisons. » Quand il y a la confiance en face, on peut tout faire.

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Metteur en scène et réalisateur

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Mon père détestait Sartre, à un tel point que ça m’a intrigué. Alors j’ai relu Sartre et surtout « Huis Clos » ; seule pièce du répertoire où l’on sait que les personnages sont morts. Et où il y a une troisième figure problématique, qui n’a pas de place. C’est comme pour le théâtre Nô, où l’équilibre tient du fait qu’il n’y ait que deux acteurs. Quand j’ai commencé à diriger des acteurs, je l’ai fait par rapport au système. J’ai mis en scène « Sur la grand-route » de Tchekov où je me suis totalement planté. Je m’en suis rendu compte dix jours avant et je n’ai rien dit. Il était trop tard…

Sur le tournage du film « Les garçons et Guillaume à table ! », c’était différent. C’était particulier parce que c’était mon histoire : toute l’équipe voulait voir ce qu’il y avait dans ma tronche. Ils avaient compris et, avec une grande intelligence, ils proposaient des tas de choses et c’était juste à chaque fois. Il n’y avait pas de délire narcissique autre que le mien.

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« J’ai toujours senti qu’il y avait une femme enfermée en toi ».

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La première de Lucrèce Borgia est le 24 mai, on a heureusement un peu de temps encore. On m’a proposé ce rôle il y a un an. Avant tout le ramdam autour de mon film. C’est un très mauvais timing de jouer Lucrèce pour moi maintenant. Mais je me suis engagé. Hugo l’a écrit pour dévoiler la perle à l’intérieur de chaque monstre. Denis Polydalès m’a dit « J’ai toujours senti qu’il y avait une femme enfermée en toi ». Et j’ai répondu : « Elle n’est pas si enfermée… »

La pression est énorme, non pas à cause de la critique, mais parce que la dernière personne ayant joué ce rôle est Christine Fersen. Et c’était une immense actrice. C’est un rôle difficile à jouer. Pas le travestissement, ça n’a jamais été un problème pour moi. Changer de sexe, de condition sociale,… ça ne me dérange pas ! Tout est déguisement et rien ne l’est ! Les répétitions sont difficiles parce que je dois plonger dans quelque chose d’extrêmement tragique et violent. Ce sont des moments à passer. Les gens payent aussi pour ça. Si je ne plonge pas, le spectateur ne plongera pas.

Pour comprendre une culture, il faut passer par la langue. En Russe, il n’y a pas de verbe avoir ; et le verbe être n’existe qu’au passé et au futur : ça en dit beaucoup ! Le français est une langue d’interprétation : nous sommes libres de choix. C’est ce qui fait qu’on est les plus mauvais acteurs au départ. On ne sait pas lire. Nous ne sommes pas une culture de l’incarnation. On n’aime pas quand c’est trop composé. Il y a là un vrai paradoxe de l’acteur : on veut voir du Gallienne ; on veut voir comment je fais ça et comment je vais incarner Lucrèce.

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« Depuis le film, j’ai une immense tendresse pour Pierre Bergé ».

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Pierre est au Français, mais on n’avait jamais travaillé ensemble, jamais « transpiré » ensemble. Nous sommes deux acteurs très différents et en même temps, dans ce film, on avait des missions très différentes. Je ne devais pas ressembler à Pierre Bergé, comme lui devait ressembler à Yves Saint Laurent. Grâce à Jalil, nous formions un couple à responsabilités égales. Jalil est très animal et d’une culture très étonnante pour qui rien n’est approximatif. Et en même temps très doux, très tendre.

Pour mieux comprendre le créateur, il a voulu narrer son histoire d’amour, donc le couple. Il est allé voir Monsieur Bergé, pour avoir l’autorisation de le faire. Il l’a fait, contrairement aux autres. Il a été bien élevé et pas idiot. Il l’a fait avec son âme. Et Pierre Bergé a dit « oui » ; il a simplement exigé que cela soit fait avec les robes originales.

Les Lettres à Yves m’ont beaucoup aidé pour préparer le rôle. Et depuis le film, j’ai une immense tendresse pour Pierre Bergé, alors qu’avant, ça n’était pas une évidence. Je ne voulais pas trahir son deuil, donc son amour. Mais on a voulu raconter avec justesse leur histoire, à quel point ce couple était libre dès 1956. Et en même temps, beaucoup de personnes m’ont dit trouver la scène du baiser sur les quais de scène sublime, et j’en suis très content. Pour la première fois, on ne qualifie pas le film de « queer film » ou « film homo ». Ca se passe entre deux hommes, mais on s’en fout.

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« Le rire aide aussi à prendre conscience de plein de choses ».

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Je n’aime pas l’humour premier degré avec un ton second degré. Cela suscite ce qu’il y a de pire : le ricanement. J’aime l’opposé: jouer au premier degré mais avec un 94e degré nécessaire pour l’interprétation.

Dans Le pianiste de Polanski, quand les nazis débarquent dans le ghetto, qu’il y a un papi qui ne peut pas se lever et qu’on jette par la fenêtre, j’ai éclaté de rire. C’est assez malin et pervers de la part de Polanski de mettre en scène quelque chose de si violent à la façon d’une bande dessinée. Le rire aide aussi à prendre conscience de plein de choses. Je me suis dit « Il est dégueulasse de me faire rire sur ça ».

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« Prendre ses défauts et les mettre en avant ».

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Pour trouver sa voix, il faut que cela vienne de soi. Arletty est sans doute très juste avec ses conseils : il s’agit de prendre ses défauts et les mettre en avant. C’est sans doute ça qui fait la valeur d’une personne : s’assumer entièrement.

Il faut se méfier du confort et de la complaisance. C’est pour cela sans doute que je n’aime pas les selfies. Quand on me saute dessus et colle sa joue moite contre la mienne pour prendre une photo, c’est terrible ! Tout ça pour finir sur la page Facebook d’une adolescente pré-pubère. Je pense vraiment qu’il est essentiel de mettre en avant ses défauts parce que ce sont eux qui nous rendent réellement uniques. »

Propos recueillis par François Castrillo.

Remerciements à Coline Le Houezec et Alice Bloch.
Photo, Guillaume Gallienne par Ward Ivan Rafik pour M le magazine du Monde.

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