Les âmes de papier

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Dans un Paris contemporain en plein cœur de l’hiver, Paul (Stéphane Guillon) se traîne de cimetière en cimetière où il écoute, sourire en coin, de parfaits inconnus réciter les oraisons funèbres qu’il écrit pour eux. Cet écrivain public au métier peu commun fouille dans la vie des défunts pour permettre aux proches en manque d’inspiration de leur rendre un dernier hommage.
C’est à l’occasion d’un enterrement que Paul est remarqué par Emma (Julie Gayet), dont le mari photographe a sauté sur une bombe en Afrique il y a un an. La jeune veuve se met alors en tête d’amener Paul à écrire sur son défunt mari pour son fils de 8 ans, qui refuse d’évoquer son père depuis sa disparition.

Les Âmes de papier est un film déroutant à de nombreux égards. C’est un joyeux bordel scénaristique, condensé d’une comédie romantique, d’une histoire de fantômes, d’une fable symbolique sur le deuil. S’il se voulait un film réaliste, il serait raté, car les rebondissements multiples, l’entremêlement des intrigues, le jeu parfois très emphatique des personnages (trop) bien campés, finiraient pas devenir indigestes. Pour cette raison, il faut le voir comme un véritable conte de Noël dans lequel, au lieu de s’exaspérer, on s’émerveille devant les sursauts du récit, les petites invraisemblances et la poésie qui en découle. Ainsi, au lieu d’attendre désespérément une fin qui n’arrive pas, de soupirer devant le dénouement simpliste de certaines intrigues, on se laisse aller à la magie d’une fable drôle et touchante.

Pour autant, ce n’est pas un film naïf, et la profondeur des enjeux affleure souvent au détour d’une scène apparemment inoffensive.
Que ferait-on si l’on avait l’occasion de revoir une dernière fois un proche décédé ? Comment parler de la mort aux enfants ? Y a-t-il un âge pour accepter la perte d’un être aimé ? Faut-il chercher un sens à la mort de quelqu’un ? Même si on regrette que la poésie du film soit parfois rattrapée par des considérations psychanalytiques trop frontales, Vincent Lannoo signe un film léger et réconfortant sur le deuil. C’est une lutte à corps perdu, un combat qui prend parfois des airs de folie, que mène chacun des personnages contre cette fatalité que tous contournent à leur façon. Le film pose un regard emphatique sur des personnages en perdition, faisant poindre dans leur vulnérabilité un humour souvent juste et une forme de vérité très touchante.
Pierre Richard est tordant dans son rôle de vieillard allumé qui, vivant en quasi autarcie, a fait son objectif de vie de voir son voisin Paul finir par « coucher ». On se délecte de ses accès de folie. Personnage quasi mythique, qui semble ne pas appartenir au monde réel, il incarne une version presque métaphysique du deuil, puisqu’il vit dans l’obsession de découvrir au détour d’un livre une trace de l’existence de son petit frère Pavel, mort dans le ghetto de Varsovie, et qui incarne le deuil de l’humanité toute entière à travers la Shoah. Stéphane Guillon, très inégal, oscille entre cabotinage notoire et justesse timide. Lorsque, au détour d’une scène, il parvient enfin à lâcher prise, une vraie sincérité s’invite dans son jeu en général trop attaché aux mots, négligeant les émotions.
Julie Gayet, dans un jeu très en réserve, dédramatise le personnage de Paul. Les plus belles épiphanies de Guillon interviennent dans les moments qui les réunissent, où Julie Gayet semble comme apaiser le one-man show permanent qui tente inexorablement le comédien. L’actrice campe une femme forte loin de la caricature, entre douceur et loufoquerie.

Ce conte de Noël un peu barré est un film positif sur un sujet difficile, riche d’une innocence mêlée de gravité dont seuls les enfants savent en général faire preuve. Le réalisateur belge balaye d’un regard bienveillant un Paris « humanisé » et ne maltraite ses personnages… que pour mieux les guérir.

Les âmes de papier, réalisé par Vincent Lannoo. Sortie le 25 décembre.

Par Anne-Laure Berteau

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