Le cinéma-vérité de Jean Rouch

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Chronique d'un été Jean Rouch

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By Elsa Klughertz

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Dans son entretien avec Pierre-André Boutang en 1992, Jean Rouch raconte sa rencontre avec le cinéma. En 1922, il se rend pour la première fois dans une salle obscure et c’est avec son père dans un petit cinéma de la rue de Siam dans le 16ème arrondissement de Paris qu’il voit Nanouk l’Esquimau, un film franco-américain réalisé par Robert Flaherty, sorti cette année. Puis arrive la seconde guerre mondiale et Jean Rouch raconte qu’il vit une période étrange où il n’a que deux portes vers le dehors qui lui permettent d’échapper à la peur et à l’enfermement : celle de la cinémathèque et celle du musée de l’homme. Il fait la rencontre d’Henri Langlois, « l’ange messianique de la cinéphilie », comme l’appelle Nicolas Azalbert dans les Cahiers du Cinéma (Cinéma retrouvé, les 100 ans de Langlois, Cahier du Cinéma Numéro 699) et se souvient d’un film en particulier Au loin une voile réalisé par Vladimir Legotchine revenant sur la première révolte des marins d’Odessa en 1905, vue par deux garçonnets, l’un fils de professeur, l’autre fils de pêcheur. Jean Rouch parle de lui comme un homme dans un « mouvement perpétuel », après de longues années consacrées au cinéma il réalise Chronique d’un été avec Edgar Morin en 1960. Naît alors un genre qu’il appellera lui meme « le cinéma vérité« .

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« Le cinéma-vérité, ce n’est pas la vérité au cinéma, c’est la vérité du cinéma » Jean Rouch

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En ce mois de janvier, nous commémorons les 70 ans de la libération des camps. Le monologue de Marceline Loridan Ivens dans Chronique d’un été est l’un des premiers témoignages filmés de la déportation durant la Seconde Guerre mondiale et sans doute l’un des plus marquants pour toute une génération ; le cinéma-vérité s’illustre en partie par cette scène du film, il est donc important d’y revenir.

Chronique d’un été est un film réalisé par Jean Rouch et Edgar Morin pendant l’été 1960. Dès les premières images ils posent deux questions simples : « Comment vivez-vous ? Etes-vous heureux, je veux dire : comment vous débrouillez-vous avec la vie ? » Ils discutent avec six personnes qui raconteront leur vie tout au long du film. Les différents personnages vont vivre leur vie devant la caméra et commenceront à interagir, tandis que le spectateur assiste très vite à travers le film à la réelle formation d’un groupe. De plus chacun de ces personnages joue un rôle dans ce film, celui de sa propre vie qu’il met malgré eux en scène en réaction à la caméra. Jean Rouch et Edgar Morin jouent également leur rôle de réalisateur devant la caméra en s’interrogeant sur le film lui-même.

Revenons à la scène qui révèle le cinéma vérité de Jean Rouch. Celle-ci met en scène Marceline qui marche seule sur la place de la Concorde et qui raconte sa vie dans les camps tout en évoquant les souvenirs de son père. L’espace d’un instant, le cinéma-vérité prend la forme de la confession autour d’une mise en scène choisie. C’est en effet après une discussion avec les autres personnages du film que celle-ci se doit de parler et d’expliquer son souvenir. Pour eux, mais aussi pour le spectateur.

Dans la scène qui précède le monologue, Marceline demande à l’un des personnages s’il sait ce qu’est un camp de concentration, celui-ci répond : « Oui, j’ai vu un film dessus… Nuit et brouillard… ». L’image qui suit nous situe place de la concorde avec Marceline, nous la voyons lentement marcher en pensant à haute voix: « Tu verras, on ira là-bas mais on travaillera dans des usines, on se verra le dimanche, disait Papa… Tu es jeune toi tu reviendras, moi je ne reviendrai surement pas… Puis voilà, je suis là maintenant place de la Concorde, je suis revenue et tu es resté […] Papa, j’étais presque heureuse d’être déportée avec toi tellement je t’aimais, Papa… ». Un hommage qu’il est important de rendre à Jean Rouch pour son inspiration donnant place au cinéma-vérité ainsi qu’à Marceline Loridan-Ivens, elle aussi cinéaste et portant en elle ce monologue qui résonne dans nos têtes depuis sa traversée dans Chronique d’un été.

chronique d'un été jean rouch

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Translation Samy Snider

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In his interview with Pierre-André Boutang in 1992, Jean Rouch tells the story of his encounter with cinema.

 Indeed, it was in 1922 that he went for the first time into a small movie theater of the rue de Siam in the sixteenth district of Paris to watch Nanouk l’Esquimau with his father, a Franco-American movie directed by Robert Flahery that was released the very same year. Then came the Second World War which Jean Rouch recalls as a strange period during which he felt that there were only two exit doors that allowed him to escape his fear and confinement: the cinematheque and the Museum of Man. He later met Henri Langlois, the « messianic angel of cinephilia » as Nicolas Azalbert once put it, while working for the Cahiers du Cinéma (Cinéma retrouvé, les 100 ans de Langlois, Cahier du Cinéma Numéro 699) and especially recalled the movie A White Sail Gleams directed by Vladimir Legotchine that recounts the mutiny of Odessa’s sailors in 1905 through the eyes of two boys, one being the son of a teacher and the other one of a fisherman. Jean Rouch speaks of himself as a man in « perpetual movement » and after long years spent in the cinema, he directed Chronique d’un été with French thinker Edgar Morin in 1960: a new genre that he would himself call « le cinéma vérité » (truthful cinema) was born.

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« The truthful cinema is not the truth in the cinema but the truth of the cinema » Jean Rouch

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This January, we commemorate the seventieth anniversary of the Nazi camps’ liberation. Marceline Loridan Ivens’s monologue in Chronique d’un été is one of the first filmed testimonies about the deportation during the Second World War and is undeniably one of the most striking ones for a whole generation. As a matter of fact, this scene of the movie epitomizes, at least partly, the truthful cinema.

Chronique d’un été is a movie directed by Jean Rouch and Edgar Morin during the summer 1960. From the first shots, he asks two simple questions: « how do you live? I mean, are you happy? how do you deal with life? » They talk with six different people who tell their personal lives throughout the movie. The different characters live their lives in front of the camera and interact, while the viewer becomes the witness of a forming group. Moreover, each of these characters play a role in the movie that consists in acting their own lives as a reaction to the camera’s presence. Jean Rouch and Edgar Morin also play the role of the director in front of the camera and question themselves about the movie itself.

But let’s go back to the scene that exemplifies at its best the truthful cinema by Jean Rouch. This very scene stages Marceline who walks alone in place de la Concorde and who tells her life in the camps while recalling her memories about her father. In the blink of an eye, the truthful cinema takes the form of a confession revolving around a chosen staging. It is indeed after a discussion with the other characters of the movie that she decides to talk and explain her memories for herself but also for the viewer.

The scene which precedes the monologue is a discussion in which Marceline asks one of the characters if he knows what a concentration camp is, to what he replies: « Yes, I’ve seen a movie about it…Night & Fog… ». The shot that follows takes us to the place de la Concorde with Marceline as we watch her slowly walking and thinking out loud: « You’ll see, we’ll go over there but we’ll work in factories, we’ll see each other on Sunday, as Daddy used to say… You’re young, you’ll return. As for me I certainly won’t… 
And here I am now, at the place de la Concorde, I have returned and you stayed (…) Daddy, I was almost glad to be deported with you as I loved you so much…Daddy ». It is important to pay tribute to Jean Rouch for his inspiration that created the cinema of the truth, and to Marceline Loridan-Ivens who is also a movie director and who embodies this monologue that still resonates in our heads since her crossing in Chronique d’un été.

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All pictures from Chronique d’un été, all rights reserved

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