Best of Cannes 2015 – Mia Madre, de Nanni Moretti

Mia madre moretti l'insolent cover f

———

Par Elsa Klughertz

———

En manipulant les évidences, Moretti nous surprend. Dans Mia Madre il fait le choix d’une mise en scène naturaliste. Il filme les actes de la vie quotidiennes qui, par leur fréquence, deviennent banals et nous montre que la singularité ne se trouve plus dans les évènements comme la mort d’une mère ou la séparation mais bel et bien dans nos émotions éternellement préservées dans leur caractère particulier. Dans le cinéma de Moretti nous retrouvons les mots que Barthes emploie pour décrire l’oeuvre d’Italo Calvino: “Il y a – employons le mot ancien, c’est un mot du dix-huitième siècle – une sensibilité. On pourrait dire aussi une humanité, je dirais presque une bonté, si le mot n’était pas trop lourd à porter : c’est-à-dire qu’il y a, à tout instant, dans les notations, une ironie qui n’est jamais blessante, jamais agressive, une distance, un sourire, une sympathie.”

———

La force du film réside dans la simplicité des dialogues, dans la capacité que Moretti a d’observer la vie comme une respiration.

———

Le personnage principal joué par Margherita Buy est réalisatrice. Elle vit une séparation avec son compagnon avec qui elle semblait installée depuis un certain temps, alors qu’elle est en train de perdre sa mère et porte ce deuil imminent avec son frère, joué par Nanni Moretti. Margherita est également en plein tournage d’un film, qui devient pour une elle une création nécessaire, pas seulement dans sa carrière de metteur en scène mais aussi dans sa vie de femme. Cette mise en abyme du cinéaste Moretti qui filme le cinéma n’est pas sans nous rappeler Le Mépris de Godard et La Nuit Américaine de Truffaut ou meme Zulawsky dans L’Important c’est d’Aimer. À la différence près que Moretti ne filme pas un plateau et ses comédiens mais une femme qui se projette dans sa propre fiction une manière pour elle d’échapper à sa vie ou de mieux lui rendre sa substance.

Son travail de cinéaste viendra définitivement l’extraire de sa propre réalité et la sauver en partie des vides qui se creusent dans sa vie : le décès imminent de sa mère, sa séparation, son éloignement des hommes. Moretti confronte sans cesse le couple à la création, l’engagement à la démission, la famille aux équipes artistiques que l’on se constitue artificiellement. Une confrontation qui s’articule sans caricature et qui amènera la fin du film : faisant en une phrase de fin la distinction entre ceux qui restent et ceux qui partent, entre aujourd’hui puis demain. Perdre sa mère, se séparer puis donner naissance à un film.

La force du film réside dans la simplicité des dialogues, dans la capacité que Moretti a d’observer la vie comme une respiration dans le rythme qu’elle nous impose et dans son caractère irréversible. Oublier de sacraliser la vie afin de se concentrer sur la vérité des émotions pourrait sans doutes illustrer cette heure et demie passée avec Moretti. Il garde ses codes, restant fidèle à Leonard Cohen, ses scènes Romaines et à ses acteurs. Révélant Margherite Buy qui nous attrape le bras avec une poigne bel et bien vivante tout au long du film pour ne jamais nous relacher.

Mia Madre, réalisé par Nanni Moretti. Sortie française le 02 décembre 2015.

Mia madre moretti l'insolent 03

Mia madre moretti l'insolent 02

Related Posts
Soko_pierre_ange_carlotti_l_insolent_ho;e