La Master Class de Karl Lagerfeld à SciencesPo

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L’Institut d’Etudes Politiques de Paris, plus communément connu sous le nom de « SciencesPo« , accueille ce mardi 19 novembre 2013 Karl Lagerfeld pour une master class exclusive. Directeur artistique de la maison Chanel depuis 1983, le couturier profitera de cette occasion pour évoquer sa carrière, ses inspirations ainsi que de sa « vision du monde et des arts ». Créateur insatiable, le « Kaiser » dirige également la création artistique de la maison italienne Fendi depuis 1965 et de sa propre marque éponyme depuis 1984. Chemise à col haut, mitaines en cuir, lunettes de soleil noires… Karl Lagerfeld est bien plus qu’un simple couturier : il est devenu lui-même une icone de mode, une véritable marque. De sa collection pour l’enseigne suédoise H&M en 2004, en passant par sa collaboration avec Coca-Cola Light en 2011, ou encore sa collection capsule dédiée à son chat, « Choupette« , Karl joue de son image, et son incroyable succès semble l’amuser. Invité par Françoise-Marie Santucci, rédactrice en chef de Next, le magazine culturel de Libérationet par Serge Carreira, maître de conférence à SciencesPo, Karl Lagerfeld investira l’amphithéâtre Emile Boutmy du 27, rue Saint-Guillaume devant 500 étudiants de la grande école et 100 invités VIP.

Karl Lagerfeld & l’éducation

« Je n’ai rien contre les écoles, mais les écoles allemandes, ce n’était pas très drôle. »

Quand il est interrogé sur l’éducation, Karl Lagerfeld explique qu’il n’a « pas eu le temps de faire des études« . A 16 ans, il avait déjà fini son cursus scolaire en Allemagne et a préféré prendre le chemin de Paris, « plutôt que d’attendre deux ans à ne rien faire« . « Je n’ai rien contre les écoles, mais les écoles allemandes, ce n’était pas très drôle » indique-t-il. Il gagne alors le premier prix dans la catégorie manteau d’un concours et entre chez Balmain. Il apprend donc sur le terrain et tout semble se faire sans difficulté : « Je suis né avec un crayon à la main. Pour moi, dessiner c’est naturel. » Il explique alors comment la mode a évolué depuis son arrivée à Paris : « La couture dans les années 50, c’est une autre planète : c’était relativement sinistre. Dans l’atelier de dessins, il n’y avait que trois personnes, saupoudrées de poussière et d’ennui. » L’engouement récent pour la mode et sa démocratisation ont changé l’industrie. Karl assure qu’entre Balmain dans les années 50 et les maisons actuelles, il y a un gouffre : « Chez Chanel, c’est Star Wars à côté. » Loin d’être contre l’éducation, le Kaiser considère que « les écoles, c’est bien, sauf si ça ne vous intéresse pas à 300%. » Il reste un grand autodidacte, à la culture encyclopédique, passionné de livres qu’il « accumule depuis des siècles« . Dans sa tête se mélange toutes les inspirations qu’il trouve inconsciemment dans tout ce qui l’entoure, dans tout ce qu’il lit : « Je lis 20 livres à la fois, dans des langues différentes. Ca se mélange, mais pas trop quand même. J’ai une bonne mémoire pour les choses inutiles. C’est une tambouille inexplicable et inutilisable. Mais ça me donne un sentiment de confort et de sécurité.« 

La mode et les années 60

Dans les années 60, « la jeunesse n’était pas à la mode. Les jeunes filles voulaient faire dames. C’est venu par la suite avec Bardot« . C’est à cette époque que Karl Lagerfeld travaille chez Jean Patou, où M. Gabriel lui enseigne des techniques que l’on ne trouvait nulle part ailleurs : la technique des années 20, qui n’est pas du tout la même que celle des années 50, sur la façon de concevoir le vêtement. « Le Paris des années 50-60, c’est comme si c’était il y a mille ans. Personne ne parlait d’argent à l’époque. Ce n’était pas le problème. Les gens avaient l’impression d’être jeunes à tout jamais. »

La maison Chanel (1983)

Si Karl Lagerfeld travaille dans la mode c’est parce qu’il est « opportuniste au dernier degré« . Il sait saisir les occasions, comme lorsque la maison Chanel a dû choisir un créateur ayant la carrure pour diriger la création artistique de la maison fondée par Coco Chanel en 1908-1910. Selon le Kaiser, « la maison Chanel a failli s’endormir« . Il présente en janvier 1983 sa première collection pour la maison de couture française en ayant une idée fixe en tête : « C’est à nous de nous adapter à l’époque, pas l’inverse. » On garde toujours une vision idéalisée du passé, mais « ce qui compte c’est aujourd’hui« . Il s’évertue donc depuis plus de trente ans à « faire [son] truc« , refusant « une succession basée sur le respect » et expliquant qu’il fallait « bousculer, pousser et aller plus loin« . Par la suite, d’autres maisons se sont inspirés de ses idées, redorant l’image de maisons vieillissantes et leur donnant une seconde vie. Karl se dit contre toute notion d’anniversaire : « il n’y a pas de crédit sur le passé« , et déteste le mot « héritage », et explique qu' »il y a un esprit Chanel, qui est plus abstrait pour les gens qui travaillent chez Chanel que pour ceux de l’extérieur. »  Quand on l’interroge sur sa créativité au sein de la maison Chanel, il explique sa démarche : « J’ai fait passer mes collections pour du Chanel – dans l’esprit de ce que ça aurait pu être. En réalité, je cache, je ressors, j’exagère. »

Création et inspiration

« Je suis une sorte de voyeur, sauf pour les choses sexuelles. J’aime tout observer ».

Nourri par ses lectures nombreuses et sa curiosité sans bornes, Karl Lagerfeld ne saurait dire d’où il puise ses inspirations. « Je n’analyse jamais, je travaille avec mes instincts, sans vouloir savoir d’où ça vient. C’est comme la psychanalyse, ça tue. » Réputé hyperactif, cumulant ses postes à la tête des maisons Chanel et Fendi, ainsi que de sa propre maison, il considère néanmoins qu’il n’en fait pas trop : « Un truc me stimule pour un autre. Chanel, c’est ma version française. Fendi, ma version italienne. Karl Lagerfeld, c’est moi-même. » Il explique également cette volonté de tout faire comme une véritable obsession : « J’ai un problème dans la vie : tout ce qui n’est pas de moi ne m’intéresse pas. Donc je fais tout ! » Loin de lui l’idée de s’isoler dans une tour d’ivoire : tout comme la photo stimule la mode, chacune de ses activités sont là pour nourrir les autres. Il veut faire une mode qui se porte : « Je suis contre la mode qui va directement du podium au musée. » et assure qu’ « il faut tout savoir, tout connaître, sinon on est foutu dans ce métier. »

Le tournant des années 2000

Le début des années le début d’une nouvelle époque : Karl Lagerfeld décide de perdre du poids de façon drastique afin de pouvoir porter les vêtements que réalise Hedi Slimane pour Dior Homme. Il se crée alors son « look final« , véritable uniforme connu de tous. Contrairement à Mademoiselle Chanel qui avait également un uniforme pour se protéger des critiques et du regard des autres, Karl Lagerfeld ne conçoit pas son look de la même façon : « J’ai un capital d’indifférence que Coco Chanel n’avait pas. Même envers moi-même. Il y a des gens qui se prennent très au sérieux. Je n’ai pas tendance à se préoccuper de ce qu’on dit de moi. » En 2004, Karl Lagerfeld devient définitivement l’icône de mode qu’il est aujourd’hui, lorsque le monde entier s’arrache sa collection capsule réalisée pour H&M. Une première et une avancée pour la démocratisation de la mode : « On n’a pas besoin d’une fortune pour être bien habillé maintenant. » explique le créateur. Il enchaîne alors les coups de pub qui font parler de lui, comme la campagne pour la sécurité routière : « J’adore tous ces trucs là. Je trouvais ça drôle. Je n’ai aucun préjugé, contre rien. » Alors Karl serait un pro du marketing ? Il s’y refuse : « Le marketing c’est quoi ça ? Le mot anglais pour « faire son marché » ? Non, il faut que ça soit spontané. »

Une journée classique de Karl

« Je travaille principalement le matin. Il y a un proverbe allemand :  « Il y a l’or dans la bouche de l’homme matinal… » Il y a un jeu de mots en allemand, donc en français c’est con ! » Il prend le temps de lire les journaux, toujours en version papier : « Le papier, c’est la base de tout : du croquis à la photo, tout passe par le papier en mode. Et je HAIS les dessins de computer. C’est un métier artisanal : il faut dessiner. » L’après-midi, il la passe à discuter au téléphone et à « distribuer [son] travail ». Le temps semble toujours manquer et les journées passent vite : c’est pourquoi Karl « milite pour la journée de 48h« . C’est pourquoi il est essentiel d’être efficace : « J’ai une chance incroyable : j’ai à me battre contre personne et contre rien. C’est ça le vrai luxe. J’ai une idée, une vision, mais pas deux. Donc je ne fais pas de réunion. C’est ennuyeux. » 

Créer, toujours créer, sans jamais se retirer

« Je fais ce que j’aime et je n’ai pas envie de faire autre chose. Ce n’est pas un loisir. Je ne suis pas peintre du dimanche. » explique Karl. Il ne se voit rien faire d’autre, ni même s’arrêter, car il n’a pas l’impression de travailler. Il veut toujours aller plus loin et pour cela « oublier c’est l’essentiel. Ca ne doit pas ressortir. Je ne passe pas en revue ce que j’ai fait. Du réchauffé c’est possible, mais il faut que d’autres le réchauffent. » Un homme brillant qui sait évoluer avec son temps (il utilise un iPad pour dessiner et faire des photos, mais se refuse à tout ordinateur pour ne pas être envahi par des images). Malgré tout, il déclare : « Je ne sais rien faire. J’ai vaguement des idées, puis j’ai besoin de tout le monde ! » Quand on lui demande s’il regarde les collections des autres et s’il apprécie le travail d’Hedi Slimane (ndlr directeur artistique de Saint Laurent Paris) à la tête de la maison fondée par Yves, son plus grand rival il répond : « Bien sûr, je regarde les collections des autres. Et je pense que le travail d’Hedi Slimane est intéressant. Hedi est un ami, je ne vais pas dire de mal. Et puis ça a l’air de marcher. Il a été chez Dior avant, ça semblait logique (ndlr maison où Yves Saint-Laurent a commencé). Je pense que, comme j’ai fait chez Chanel, il recrée quelque chose. » Sa plus grande réussite en tant que créateur ? « C’est pour demain, ce n’est pas encore fait. Sinon je ne serais pas là. » Il n’a aucun conseil à donner quand on lui demande : « chaque cas individuel est différent. Je ne crois pas aux généralités débitées comme ça. Je ne crois pas du tout à une généralisation des choses. » Quand à sa succession, il ne l’envisage pas : interrogé par la rédaction sur Haider Ackermann, il déclare qu’ « Haider est bien là où il est. Je ne le vois pas faire ce que je fais. Je ne sais pas ce qu’il pourrait faire. Il a un univers bien à lui.« 

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